« Paradis Blanc »: l’art matérialise la spiritualité

Le White Art ou White Spirit, espace blanc, contribue à l’approche d’une nouvelle dimension universelle de l’esprit, de l’art et de la matière. Absolu, sans variation, comme sa contre-couleur, le noir, le blanc (Candidus) s’étend aux deux extrémités de la gamme chromatique. Par Marion Calviera

 

Tara Donovan | Recycled styrofoam cup installation

Tara Donovan | Recycled styrofoam cup installation

 

De l’absence à la somme de couleurs, entre pureté, neutralité et renaissance, le blanc symbolise le champ chromatique par excellence doté d’un statut neutre. Il dégage une forte luminosité sans teinte dominante tel un puissant symbole de transparence et de pureté d’un espace. En 1918, Kasimir Severinovitch Malevitch peint Carré blanc sur fond blanc, premier monochrome de la peinture contemporaine.

 

Dans l’histoire des religions, le blanc est la couleur de l’apprenti, du « candidat » en transition vers une nouvelle condition. Couleur du linceul, des spectres, de l’entrée dans l’invisible, le blanc matérialise une apparition, un premier pas de l’âme « avant l’envol des guerriers sacrifiés ».

 

La mort précédant la vie, « toute naissance étant une renaissance », le blanc — de source primitive — s’interprète comme la couleur de la mort et du deuil dans les cultures ancestrales. Dans son étude de la géométrie sacrée, Vassily Kandinsky dévoile une « nécessité intérieure » de créationprincipe de l’art, fondement de l’harmonie des formes et des couleurs. « Le blanc, agit sur notre âme, agit comme le silence absolu… Ce silence n’est pas mort… Il regorge de possibilités vivantes… (…) », écrivait le peintre comparant la vie spirituelle de l’humanité à un grand Triangle semblable à une pyramide. « L’artiste a pour tâche et pour mission d’entraîner vers le haut par l’exercice de son talent ». Pour Kandisky, le blanc est « rien » avant toute naissance, avant tout commencement.

Entre opacité de la matière et brillance, la vie est une épreuve. Dans cette nouvelle quête urbaine où les secrets de la sérénité s’envisagent comme des formules précieuses, le White Art ou White Spirit contribue au renouvellement des idées et des cellules vers l’approche d’une nouvelle dimension. Le blanc est également interprété, dans sa résonance ésotérique, comme une représentation universelle de la présence (manifestation) divine. Entre départ et aboutissement — la naissance et la mort — le blanc s’envisage comme une transition, la charnière entre le visible et l’invisible, « une valeur limite », une couleur de passage et de mutation de l’être dont « les extrémités définissent la ligne d’horizon ».

 

 

Une divine constance aux attaques des passions 

D’Est en Ouest, nombreux sont les peuples à avoir utilisé le blanc pour représenter ces deux points cardinaux où la pensée — l’astre du soleil — (re)naît et meurt chaque jour. Le blanc de l’Est, l’aube, définit « le retour », l’instant où la voute céleste réapparait, neutre, « vide » de couleur. Selon la croyance des Aztèques, le blanc de l’Ouest — prénommé le mat de la mort ou maison de la brume — « celui qui absorbe l’être (…), lunaire, femelle et froid », conduit à l’absence. En d’autres termes, au « vide nocturne ». Les dieux du Panthéon aztèque dont le rituel consistait en un sacrifice en quête d’une renaissance étaient revêtus de blanc à l’occasion des cérémonies.

La sagesse des indiens Pueblo indique la couleur blanche à l’Est pour les mêmes raisons. L’Est représente l’automne, une terre profonde. Ici, le blanc n’est pas la couleur de l’aurore mais celle de l’aube. La vision d’un univers onirique recouvrant la réalité. Au cours de l’histoire, durant les arrestations sauvages, les embuscades ou les grandes batailles, une tradition persistante veut que le condamné soit habillé d’une chemise blanche en signe de soumission et de disponibilité. La robe blanche des communiants ou celle d’une jeune mariée indiquent le chemin de l’âme vers une alliance sacrée volontaire. Ainsi, la robe blanche matérialise l’intention d’engagement spirituel fondamental non seulement dans une relation originellement virginale entre une femme et un homme mais également dans le rapport intime de l’être à Dieu.

 

 

Une blancheur matricielle 

Au Japon, les bouddhistes sacralisent l’auréole blanche et lotus blanc en tant « poing de connaissance du grand Illuminateur Bouddha » par opposition au rouge et au geste de concentration. Côté Afrique noire, les rites initiatiques déterminent les actions, ils structurent l’ensemble de la société. Le blanc de kaolin ou blanc neutre est destiné aux jeunes circoncis durant leur retraite hors du corps social.

En Afrique et en Nouvelle Guinée, les veuves se recouvrent le visage d’un voile au blanc neutre durant une période d’isolement du groupe. Autour d’un rituel sacré de mutilation, une pratique ancestrale, elles se tranchent le doigt. Un acte symbolique d’amputation du phallus à la source de leur éveil sexuel dans une seconde naissance, incarnée par le mariage, la nuit de noce et la notion de couple. Un retour à l’état de latence, d’indifférence vers une blancheur retrouvée. Le sentiment de désespoir place la veuve dans un état d’attente figé, perçu comme l’opportunité d’une transition vers une future (re)naissance cyclique.

Dans la culture celte, le blanc est une couleur attribuée aux druides, aux poètes, de même qu’au roi. Le monarque incarne un guerrier chargé d’une mission divine exceptionnelle donc relié à cette couleur sacerdotale. Moïse, selon la tradition islamique, est associé au for intime de l’être symbolisé par un blanc d’une nature occulte, la lumière du Sirr (lumière intérieure), celle qui évoque le secret, le mystère fondamental issu de la réflexion Soufi. Le rayonnement solaire du blanc a par ailleurs permis au Vatican d’identifier sa valeur à celle de l’or pour ériger son drapeau aux couleurs du règne du Dieu chrétien.

 

Marion Calviera 

© PAM 2016

 

 

Piet Mondrian (1872-1944), «Composition en losange avec deux lignes»

Piet Mondrian (1872-1944) | «Composition en losange avec deux lignes»

 

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