Trading Haute Fréquence: «La monoculture appauvrit le sol»

Considéré comme «une arme de destruction massive de la finance» par certains lanceurs d’alerte internationaux, le Trading Haute Fréquence (THF) emballe la Money Planet.

 

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«Il pourrait être opportun de taxer les transactions financières qui ont pour origine les THF», Sophie Moinas, Chercheur TSE à l’Université Toulouse 1 Capitole, Prix EIF 2015 du meilleur jeune chercheur en finance. Photo © tse-fr.eu

 

Your victory
Was so complete
That some among you
Thought to keep

A record of
Our little lives
The clothes we wore
Our spoons our knives

The games of luck
Our soldiers played
The stones we cut
The songs we made

(Léonard Cohen, Nevermind, 2014)

 

AP Photo/Richard Drew ORG XMIT: NYRD108

Wall Street, NYC, AP Photo © Richard Drew. Source photo: americasmarkets.usatoday.com

 

USA, Europe, les autorités financières s’interrogent conjointement sur la justesse des marchés et les nouveaux risques liés aux phénomènes de «Flash Crash».

 

Aux États-Unis, le marché dédié au contrôle du THF ou «trading algorithmique» est évalué à $3 milliards. Parmi les lanceurs d’alerte, coté précurseurs, Eric Scott Hunsader, fondateur de la société Nanex en 2000, expert en surveillance des marchés à la nanoseconde, se charge de détecter tout flash crash (crash éclair) potentiel généré par le THF sur le marché des ordres achat-vente.

«La voix forte américaine» en guerre contre le THF, célèbre pour ses tweets-révélations autour du quote surfing pratiqué par les algorithmes financiers, travaille aujourd’hui, sans relâche, à «faire comprendre son indignation au grand public», partie la plus difficile du job, d’après le supertracker.

 

Temps réel et «justesse des marchés»

 

Le traitement algorithmique des ordres achat-vente permet une baisse considérable des coûts de transaction en procurant un avantage en temps réel, la rapidité hautement compétitive du traitement en terme de nanoseconde. «Une robotisation (boursière) effectuée au détriment de l’individu», pour les autorités financières internationales et divers lanceurs d’alerte, ex traders aujourd’hui repentis.

L’envolée du secteur High Tech suscite depuis une décennie un engouement pour le THF, «une stratégie révolutionnaire sur les marchés financiers», a constaté Sophie Moinas (TSE), experte en Haute Finance, lauréate EIF 2015 du meilleur jeune chercheur en finance. Dans le cadre de sa recherche autour de l’impact du THF sur les marchés, elle s’est interrogée sur «la justesse des marchés» et son problème «d’antisélection» (sélection adverse) dans la mesure où le THF met l’accent sur «une anticipation».

 


 

NYC, Wall Street, 6 Mai 2010, panique à bord, les cours chutent violemment. À cet instant, personne ne comprend l’origine de l’effondrement. Cinq ans plus tard, le 23 avril 2015, les autorités financières internationales attribuent un visage à cette intrusion supposée humaine. Un THF agissant sur les marchés des ordres achat-vente, Navinder Singh Sarao, arrêté à la demande du département de la Justice américaine par Scotland Yard (Les Echos). Son nom se dissimulait derrière «une petite firme» ; «un franc-tireur», «un mouton noir», pour les enquêteurs. «Pendant près de cinq ans, les THF ont toujours catégoriquement nié avoir contribué à cet événement exceptionnel et retentissant.» (Les Echos).

 


En l’espace de cinq minutes, New York enregistre le premier Flash Crash le plus important de l’histoire, les cours plongeant de «$1000 milliards soit trois fois le budget de la France avant de remonter» ; avec «une perte de 200 points en 2 minutes». Effet d’emballement collectif, les actions à réputation solide plongent à zéro, «d’autres montent à $1000». Vision surréaliste d’un effondrement, celui du «Temple de la Finance» ; «on avait jamais imaginé que le marché puisse disparaître ainsi!», témoignent les traders qui ont assisté à un vent de folie, le temps d’un flash, ou d’un éclair. «$150 millions évaporés sans aucune sanction émise». La dégringolade a pris fin lorsque les équipes ont coupé l’ensemble des systèmes et des réseaux informatiques, en appuyant sur le bouton «OFF».

 

«Mes recherches démontrent que cet effet négatif, en fait, va être supporté par l’ensemble des investisseurs», explique Sophie Moinas. En vue de «pallier» aux effets néfastes du THF, «il pourrait être opportun de taxer les transactions financières qui ont pour origine les traders haute fréquence.»

 

À la suite d’un accord entre régulateurs américains et européens, en 2007, la privatisation des grandes places boursières européennes, la «dérégulation», a «bouleversé le système en place», précise Sophie Moinas. Ses observations démontrent que les sociétés s’autorisant la stratégie du THF obtiennent désormais un meilleur contrôle des fluctuations des marchés «pour se porter contrepartie des achats-ventes des investisseurs puisque les institutions financières peuvent mieux gérer les risques.»

 

«Risques excessifs»

 

Les investigations amorcées autour des récentes affaires, pour l’heure, «ne changent rien». Car il faut d’abord trouver la faille juridique, puis la prouver, pour enfin inciter à la corriger. Et cela, en vue de «déterminer» le degré d’implication des traders haute fréquence sur «les aspects négatifs», via un décodage massif soit une analyse de milliards d’algorithmes pour comprendre les mécaniques du Flash Crash, afin de tenter, par la suite, de l’anticiper, a rappellé Keri Geiger, journaliste financière chez Bloomberg. «Ensuite il faut s’attaquer à la structure même des marchés», un long processus.

En septembre 2014, les autorités financières new-yorkaises ont toutefois levé le voile sur la méthode en appliquant les premières sanctions à l’encontre du THF. Ainsi, une firme composée d’anciens membres de la Société Générale a été condamnée à payer une amende de $16 millions pour «risques excessifs».

 

Europe: le THF a mauvaise presse

 

L’Autorité des marchés financiers (AMF) dont la mission est de réguler les acteurs et produits de la place financière française, représentée par Philippe Guillot, directeur en charge de la Direction des marchés, licencié en droit privé de l’Université de Paris XI, souligne la longueur et la complexité des enquêtes en cours, un paradoxe, face à la rapidité d’exécution des traders haute fréquence. L’organe de contrôle réclame à ce jour l’imposition de «freins» appliqués «à différents endroits».

«On ne peut pas interdire aux gens d’être plus rapide que les autres», constate Philippe Guillot. Mais on peut envisager certains obstacles à poser sur une trajectoire pour forcer le ralentissement et prévenir ainsi des grands dangers de la vitesse. «Le marché est un écosystème, il faut de tout afin que personne n’acquiert une position dominante. La monoculture appauvrit le sol», a-t-il souligné, insistant sur la nécessité de transparence de «tous» les intervenants, toutes catégories confondues. Philippe Guillot estime «élevé» le coût des dépenses à déployer en Europe vers une adaptation efficace des investisseurs institutionnels mais également des organes régulateurs, pour contrôler les risques inhérents au trading algorithmique.

 

Le volume au détriment des investisseurs

 

Parmi les lanceurs d’alerte les plus radicaux, Thierry Philliponnat, ancien secrétaire général de l’ONG Finance Watch, prêche en faveur d’une condamnation sévère — voire d’une interdiction — du THF, en tant que «nuisance pour les marchés financiers». Son point de vue, «ça génère des volumes mais tout est fait au détriment des investisseurs institutionnels ou des investisseurs tout court qui ont besoin de traiter à bon prix».

Meilleur déploiement des algorithmes, insertion d’un système de sécurité à l’intérieur des programmes, il existe une réelle possibilité de contrôle du marché pour anticiper les risques par son autogestion — soit la gestion de sa propre vitesse — via par exemple une trajectoire déterminée des transactions (achat/vente), selon les propositions de l’AMF. Conclusion côté européen, un certain nombre de règlementations collectives réclament maintenant une mise à jour de leurs systèmes au risque de voir à nouveau «la machine s’emballer».

 

Marion Calviera

 


 

Haim Bodek, la star des «algorithmiciens» désormais en guerre contre la Bourse, dans le documentaire  «Les nouveaux loups de Wall Street», diffusé sur Canal + au printemps 2015. Photo Chengyu Prod, Canal +.

Haim Bodek, la star des «algorithmiciens» désormais en guerre contre la Bourse, dans le documentaire «Les nouveaux loups de Wall Street», diffusé sur Canal + au printemps 2015. Photo Chengyu Prod, Canal +.

 

 En savoir +

Money Planet #16: Profession Flash Boy, Trader Haute Fréquence

Clearstream : Denis Robert 1 – Banksters 0

 


 

 

 

© PAM 2015

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