Témoignage : prisons et recrutements jihadistes

Des centaines de jeunes quittent la France pour s’enrôler dans la guerre en Syrie au nom de Dieu depuis plus d’un an. Sur la Côte d’Azur, la Ville de Nice reconnait entre 900 et 1000 départs spontanés. La prison reste un terrain fertile d’enrôlement face aux personnalités les plus fragiles, susceptibles d’adhérer à des doctrines extrémistes. Un ancien détenu de la prison de Toulon témoigne des méthodes de recrutement des organisations jihadistes dans les prisons françaises. Chroniques d’une mécanique bien huilée par People Act Magazine.

 

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La peur de la solitude, la haine du système, le manque de repère, la colère, l’humiliation d’être parfois surveillé et commandé par des femmes, tout un ensemble de circonstances enchevêtrées les unes aux autres,  propices à l’implantation des organisations jihadistes en prison. Enquête : People Act Magazine 2014. Photo : ubfriends.org

 

«Il faut désormais dire la vérité: nous sommes en guerre face au terrorisme et à ces criminels qui viennent enlever nos enfants. Les apprentis jihadistes sont endoctrinés dans les prisons avant de partir pour la Syrie: à leur retour en France, il faut les isoler pour éviter qu’ils recrutent à leur tour», a déclaré le maire de Nice, Christian Estrosi, lors d’un point presse autour de la «cellule anti-Jihad», le mercredi 8 mars dernier

 

Pour protéger son identité, nous appellerons notre intervenant Nasser. Âgé de 36 ans, né en France d’un père algérien et d’une mère marocaine, Nasser est musulman. Non pratiquant avant son incarcération pour escroquerie mineure, c’est en prison que ce dernier s’est penché sur l’Islam «pour s’occuper l’esprit et faire le point sur sa vie… sur ses actions.»

 

« Tant que la guerre n’est pas finie, tu restes, et tant que tu n’es pas mort, tu fais le Jihad. »

 

PAM : Pourquoi s’engager sur la voie de l’Islam particulièrement en prison. Avez-vous observé un facteur de motivation commun à tous les détenus qui décident d’emprunter le chemin du Jihad ?

Nasser : Certains détenus savent qu’à leur sortie de prison, ils sont condamnés à mourir. Généralement, les grands criminels ont des contrats sur leur tête au motif d’une trahison quelconque ou pour des affaires qui ont mal tournées, avant ou pendant leur incarcération. Perdu pour perdu, ils s’engagent sur la voie de l’Islam pour se rassurer, le plus souvent par besoin de rédemption. Ça leur procure aussi le sentiment de défendre une « noble » cause. Ils veulent sauver leur âme, se racheter une conduite. Ils ne sont pas tous d’origine arabe. 30% environ sont Français.

PAM : Quelles sont les techniques utilisées en prison pour se faire reconnaître des réseaux jihadistes ?

Nasser : Les premiers contacts se déroulent généralement à l’heure de la promenade. Lorsqu’on passe devant un groupe de prisonniers musulmans, on se doit de les saluer, «As-salam ‘alaykoum» est un premier signe de reconnaissance et de respect. Il est interdit de parler d’actualité, de la vie, à l’exception de Dieu, de la raison de notre présence sur terre ou de la guerre. Lorsqu’on désire contacter une organisation, il ne faut plus parler d’autre chose.

PAM : Peu importe l’origine du prisonnier ou sa croyance ?

Nasser : Oui, peu importe. Français, catholique, athée, musulman… En fait, si tu veux t’engager dans le Jihad comme un bon pratiquant, selon leurs règles, dans ce cas extrême, il faut commencer par oublier les sujets « péchés » et montrer immédiatement un signe de volonté dans ce sens. Si tu veux entrer dans la religion, il faut prouver que tu entretiens une hygiène de vie très précise. Mais d’abord, plus de télévision, plus d’infos donc moins de tentations, plus de femmes nues anonymes sur petit écran ni dans ton lit, plus de petite copine…

La première chose qu’ils t’apprennent en intégrant le groupe, c’est que tout ce qui concerne les femmes ou les médias, c’est sheitan. La télé ? Interdit ! Une source de problème et de polémiques comme les femmes. Tu ne dois plus lire que le Coran ou d’autres livres du genre en arabe. Il ne faut pas plaisanter avec ça ou se moquer d’eux car les choses peuvent très vite dégénérer. Je me rappelle que parfois certains prisonniers s’approchaient simplement pour écouter ce que les groupes se disaient, ça finissait en général à coups de crachats ou de claques, à l’égard des plus curieux !

PAM : Existe-t-il un profil type de prisonnier attiré par ce genre d’expérience mystique ?

Nasser : La décision de se retourner vers une pratique aussi intense de la religion touche souvent les caractères les plus fragiles, pas uniquement les musulmans. Des gens influençables, toujours seuls, sans famille, parfois suicidaires inconsciemment avec un sentiment d’inutilité face à la vie, des gens mal dans leur peau… Cela concerne aussi les détenus qui purgent de longues peines. En prison, les réseaux jihadistes procurent un sentiment de sécurité, un réconfort et une protection. Ces personnes fragiles estiment alors que le sacrifice du futile en vaut la peine. Ils se sentent écoutés et ça donne un sens à leur vie.  Sur 100% de pratiquants extrêmes dans le genre disons que je pense avoir observé le plongeon de 50% de prisonniers d’origines arabes diverses et 35% de français. Beaucoup de français sont intéressés par l’Islam. Ils écrivent au chef du quartier pour s’inscrire à la Mosquée. Tous les vendredis, l’imam visite la prison.

 

« La plupart des prisonniers sensibles au Jihad ont une grande chance de rejoindre la Syrie ou de commettre un attentat en France à leur sortie. À la base, ils possèdent des personnalités borderline propices à une certaine fascination pour la violence. Il me semble que leur conscience des limites entre le bien et le mal est déjà restreinte à la base, tu vois, avant la religion. »

 

PAM : Pourquoi l’Islam et pas une autre religion ?

Nasser : Tout le monde sait que l’Islam, c’est la dernière religion, la somme — en tant que synthèse des précédentes. On dit que c’est la troisième religion donc la dernière.

PAM : La plus sage ?

Nasser : La dernière religion. La plus récente, donc supposée la plus proche de la vérité. Autrement dit, la religion la plus juste, selon les musulmans.

PAM : Ce choix proviendrait-il également d’un manque de repère ou d’un certain besoin de discipline ?

Nasser : Oui. Pour se surpasser, c’est certain. Par besoin de discipline, également. Parce que pour épouser l’Islam, il faut être fort. Ne serait-ce qu’envers son comportement vis-à-vis des femmes. Il faut être dur avec les gens qui ne croient pas en Dieu. Dans l’esprit des jihadistes, tous ceux qui n’appliquent pas la religion « à la lettre » et les non croyants sont des « mécréants ». Ils utilisent souvent ce mot pour définir les pêcheurs, « les charlatans ». Dans ce cas, ils n’éprouvent aucune compassion.

PAM : Sont-ils conscients de telles extrêmes ?

Nasser : Ce que j’ai pu constaté en parlant souvent avec eux, c’est qu’ils ne sont pas conscients de leur comportement. Ils ont l’impression d’être sur le bon chemin…

PAM : Le bon chemin vers quoi ? Vers la sagesse… ? Vers Dieu…? Vers le bonheur…? Une « croisade »… ? 

Nasser : Leur chemin c’est de croire qu’il faut tuer l’ennemi. L’ennemi, c’est tous ceux qui ne croient pas en l’Islam. Les impurs, les indignes de Dieu, de la Foi. Leur chemin ? Massacrer les « mécréants »  qui ne méritent, selon eux, qu’une mise à mort.

PAM : Avez-vous vu des détenus changer dans ce sens ?

Nasser : Oui, un ami. Un gangster aujourd’hui décédé. Il est entré dans la religion mais dans sa version la plus extrême car il se savait surement condamné à l’extérieur. Il est mort en sortant de prison avec un comportement trés violent mais je ne souhaite pas en parler. On lui a tiré dessus.

PAM : Est-ce une façon de se racheter avant sa condamnation face à Dieu pour ses pêchers sur terre ? Une manière de trouver un but à sa vie et à sa mort ? Ou bien est-ce la discipline qui attire le plus ?

Nasser : Ça peut-être tout ça. C’est aussi une hygiène de vie. Avant la discipline, en prison, ces gens-là recherchent surtout la confiance et la reconnaissance du groupe. La discipline est un besoin réel mais c’est la quête d’assurance qui prime, à mon avis. Ils pensent faire « une bonne action ». Quand on tourne en rond dans sa vie, enfermé entre quatre murs, pour certains le Jihad fait sens. Surtout lorsqu’on ne redoute pas la mort. Moi, par exemple, à une époque, je voulais m’enrôler dans l’armée française parce que je n’ai pas peur de mourir et je pense également que c’est une action méritoire. Je pense qu’ils font ça vraiment pour puiser une sorte de mérite, mais surtout pour trouver une occupation de l’esprit. En prison, les faiblesses sont vite détectées, les jihadistes identifient rapidement les caractères les plus fragiles, alors, le piège se referme.

 

« Dans certaines prisons, il arrive que les surveillants soient — parfois inconsciemment — complices du trafic entre les réseaux extérieurs et les détenus. Ils passent des infos, des livres, des téléphones, de l’argent, de la nourriture, par exemple, aux membres d’une même organisation. Les surveillants n’ont pas forcément des intentions terroristes, je ne crois pas. Pour certains, c’est juste un business comme un autre. Je n’ai pas l’impression qu’ils aient conscience de la gravité de leurs actions. »

 

PAM : Être utile à qui ? À quoi ? Pourquoi ?

Nasser : Certains pensent que la mort est la voie, la libération, le pardon, les autres pensent agir utilement envers une cause « sainte », sans doute, parfois sans trop savoir pourquoi. Quand je discutais avec certains détenus, j’avais l’impression qu’ils ne savaient pas eux-mêmes pourquoi ils s’engageaient avec autant de ferveur dans la pratique de la religion musulmane. Je ne ressentais rien de concret dans leur conviction, aucune motivation profonde. En prison, il faut s’accrocher à quelque chose, on a besoin d’aide. C’est là que j’ai commencé réfléchir à ma vie, à ma route, à ma religion. J’ai prié et j’ai commencé à faire le Ramadan. Il faut s’occuper l’esprit alors on fait ce qu’on peut pour être fort ; c’est pour cette raison que beaucoup se prennent les pieds dans l’engrenage sans vraiment réfléchir aux conséquences.

PAM : Quels éléments pourraient inciter un ancien détenu vers un comportement mystique extrême, le terrorisme, à sa libération?

Nasser : Le fait d’être enfermé depuis des années ou celui d’avoir été incarcéré très longtemps. Les notions de la réalité ne sont plus les mêmes à la sortie, on est perdu. Une fois à l’extérieur, on tente de retrouver la discipline et l’équilibre que l’on avait en prison. Le Jihad repousse les limites du mysticisme, de la foi et de la force mentale ; le temps passé en prison également. On perçoit aussi une haine visible et récurente de la société et du système parmi les prisonniers qui ont expérimenté une longue incarcération.

L’objectif est de sortir le plus vite possible pour accomplir ce qui doit être fait pour ses frères, petites ou grosses peines. Généralement, le passage à l’acte concerne les plus influençables, les gens isolés. Les réseaux arrivent à les convaincre en prenant en charge leur incarcération, les faibles sont protégés. Les réseaux jihadistes procurent la survie : de la nourriture, des boissons, des habits, des téléphones, des livres et de l’argent, entre autres…

 

« Certaines causes sont détournées en faveur du Jihad comme le conflit israélo-palestinien. » 

 

PAM : Et une fois dehors ?

Nasser : Certains restent en France pour servir de connexion entre l’extérieur et les membres incarcérés. Ils font circuler la communication et tout ce dont les prisonniers ont besoin, notamment l’argent.

PAM : Que se passe-t-il dans la tête d’une jeune occidentale de souche française qui décide de partir faire le Jihad ?

Nasser : Les françaises mariées à des musulmans promettent une dévotion totale à leur mari. Elles décident de les suivre sur le terrain de la guerre parce que c’est leur rôle, selon leur interprétation. Il y a des françaises, des chinoises, des américaines, mais aussi des anglais, des tchétchènes, des australiens, des canadiens, des marocains, des russes, des algériens, présents dans les camps militaires. Il y a deux ans déjà, tout le monde ne parlait que de ça en prison. Tous les pays et toutes les nationalités s’y mélangent. Les français qui rejoignent les organisations suivent une logique simple : plutôt que subir la crise en France pour galèrer sans argent ni emploi, autant servir une cause, d’après eux. C’est également un argument de vente du côté des filiales de recrutement, à l’intérieur ou à l’extérieur des prisons.

PAM : But ultime, le martyr ? 

Nasser : Pour certains, en effet. Le but c’est de servir une cause de son vivant après un long travail psychologique effectué sur les plus sensibles. C’est du lavage de cerveau. Les réseaux de recrutement montrent des vidéos, ils expliquent que leurs frères souffrent, qu’ils ont besoin de soutien et les invitent ainsi à rejoindre le Jihad. Tout le monde n’est pas d’accord avec mon avis dans mon entourage mais je pense que certaines choses ne sont pas claires au niveau du Jihad. Les sujets se confrontent. La communication est également faussée entre les médias occidentaux et ceux du Moyen-Orient. Certaines causes sont détournées en faveur du Jihad, comme le conflit israélo-palestinien. Côté jihadistes, tous les prétextes sont bon pour tuer et faire la guerre aux « mécréants ». Ils veulent défendre l’Islam alors que l’Islam n’est pas à proprement parler « en danger ».

 

« À la sortie, les anciens détenus convertis restent en France pour servir de connexion entre l’extérieur et les membres incarcérés. Ils fournissent des renseignements et tout ce dont les prisonniers ont besoin notamment de l’argent, beaucoup d’argent. D’autres choisissent de rejoindre le terrain de la guerre. Maintenant, ils enrôlent même les femmes. »

 

La vie d’un soldat du Jihad, c’est de partir à la guerre avec ton arme. Tant que la guerre n’est pas finie, tu restes et tant que tu n’es pas mort, tu fais le Jihad. C’est ça, le martyr ; c’est ça, pour eux, mourir bien. À partir de là, rien ne les arrête. Ce qui m’inquiète le plus, aujourd’hui, ce sont les femmes. Elles s’occupent des armes, de les nettoyer, de la fabrication et du placement des bombes, elles jouent un rôle important dans la guerre. Elles sont de plus en plus nombreuses à s’enrôler. Souvent très influençables, la plupart des filles font ça pour se rendre intéressantes auprès de leurs époux. Elles comptent parmi les proies les plus faciles pour les organisations. Je remarque aussi que d’autres, français de souche ou d’origine arabe, s’engagent parce que c’est à la mode ou pour devenir des héros dans leur quartier.

 

© PAM 2014

 

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