Témoignage : Grèce, « Tout a changé ! »

État de grâce

En Grèce, la victoire de Syriza permet au peuple de reprendre son souffle le temps d’un printemps, pendant que les nouveaux politiques s’activent. «Ils font un ménage impressionnant aux plus hautes fonctions de l’État», témoigne notre correspondante exclusive à Athènes, Helena V., ancienne chargée de production pour la télévision grecque.

 

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« En Grèce aujourd’hui il règne un vent d’unité nationale historique. Deux jours après la victoire de Syriza, à Athènes, nous avons observé le retrait des troupes policières autrefois massives. Les nouveaux ministres marchent librement dans les rues, signe de confiance du peuple. » – Photo: DR

 

Depuis trois semaines, il règne à Athènes «un vent d’union nationale temporaire». Syriza bénéficie, provisoirement du soutien de la droite et du peuple dans l’attente du transfert de la nouvelle tranche d’aide du plan humanitaire — soit sept milliards d’euros — à percevoir en juin 2015, si toutefois la Grèce respecte les clauses du programme économique établi avec ses créanciers.

 

«Les gens sourient»

 

Nouveau jour, nouvelle donne, «en Grèce, maintenant, les gens sourient… (…)». Tels sont les premiers mots prononcés par notre correspondante gréco-française arrivée dans l’Hexagone il y a quelques jours. Lors de notre dernier entretien — peu après la victoire d’Alexis Tsipras — au même titre que le reste de son peuple, épuisée, méfiante, lassée, le regard d’Helena sur l’avenir de son pays paraissait très sombre. «J’ai passé l’hiver en France, j’étais dans l’Hexagone durant les attentats de Paris. J’avais quitté la Grèce quelques mois pour fuir l’atmosphère opaque d’un pays, je suis arrivée en France dans une situation encore plus triste au regard de tous les évènements qui se sont déroulés un peu de partout dans le monde depuis le début de l’année. Lors de mon retour à Athènes pour affaires, quelques jours après la victoire de Syriza, tout avait changé dans la capitale. L’ambiance, l’attitude, les gens qui recommencent à sortir, à consommer, à sourire. Ils sourient… tu comprends !? En Grèce, les gens sourient à nouveau ! Certains n’ont plus peur de sortir de l’Europe… (…)».

D’après les premières observations d’Helena, la gauche radicale «a changé l’air» du pays. Peu à peu, «les citoyens reprennent gout à la vie», comme si un poids insoutenable venait de s’envoler avec le retrait des politiques corrompus, responsables de la crise, malgré le niveau d’endettement calamiteux laissé en héritage à la jeunesse grecque. «Une méchante partie de poker qui a violemment dérapé», se souvient-elle. Pour répondre aux critères du consensus européen, à ses promesses de campagne, le nouveau gouvernement commence d’abord par «récupérer l’argent où il se trouve», autrement dit, «en vendant les biens des anciens ministres de l’État grec et de leurs réseaux et en réduisant le nombre ministères.»

 

«Un ménage impressionnant»

 

«Leur pari (Syriza) c’est de faire la différence avec les anciens gouvernements successifs, les grecs pensent que c’est un bon début, et puis, de toute façon, nous n’avons plus rien à perdre.»

 

Après avoir «sacrifié la Grèce sur le marché financier de la stabilité mondiale», un espoir semble renaitre côté grec. Néanmoins, au même titre que la France ou l’Italie, Syriza s’est engagé auprès de ses créanciers à proposer une liste de réformes à appliquer d’urgence vers un retour de la croissance à long terme. Une liste destinée à apaiser, par ailleurs, trop de souffrances et de violentes tensions sociales accablantes. La Grèce compte toujours parmi les dossiers les plus sensibles des banques françaises, allemandes, et de l’Eurogroupe.

Fraichement élu, Syriza s’applique à la tâche et commence d’abord par récupérer l’argent où il se trouve, c’est à dire «dans les dépenses exagérées des anciens ministres, dans leurs réseaux aussi bien amicaux que professionnels». Après de nombreux couacs générés par la colère, le désenchantement et les pressions politiques planant sur la tête de nouveaux élus inexpérimentés, portés au pouvoir par une rébellion populaire, spirale citoyenne opaque du désespoir, pour l’heure, «le peuple semble s’apaiser», explique Helena.

 

«Le train de vie des ministres, dernièrement… c’était trop provoquant… tu vois ?! Nous sommes aujourd’hui réduits à tenter de rétablir l’électricité dans les foyers et les boutiques d’Athènes. Syriza doit impérativement se débarrasser des bien publics acquis illégalement pour amasser des fonds et installer la crédibilité de son idéologie». Le nouveau gouvernement a également découvert, selon notre correspondante, «160 dossiers confidentiels dont 2 seront bientôt prêts pour une présentation en justice. Un dossier concerne l’achat de sous-marins qui penchent étrangement, le deuxième traite d’hélicoptères payés mais a défaut !».

 

«Athènes était devenu un laboratoire, nous étions exposés comme des rats aux tests, aux expérimentations économiques des banques, des créanciers, des partenaires de la zone euro, improbables prisonniers d’une politique commune surpuissante de la troïka et des banques européennes, eux-mêmes en quête de solutions pour résoudre les problèmes en lien avec leur propre crise», répétait sans cesse notre correspondante, peu avant les résultats de l’élection. «Tout ça sous prétexte d’un détournement financier d’une nature «féroce» du gouvernement grec (…)» ; «Une réalité sur laquelle Bruxelles, Paris, et Berlin ont fermé les yeux pendant des années, avant de manquer d’argent dans leurs propres caisses», insiste-t-elle encore lourdement, trahie par un changement de ton accompagné de petits gestes nerveux.

 

«Niveau européen, il faut du temps pour la Grèce»

 

La Grèce a provoqué une situation d’endettement spectaculaire pour bénéficier de prêts accordés à des taux très bas par les banques européennes et les organisations internationales. Ainsi, les anciens gouvernements ont fait profiter abondamment leurs réseaux politiques, professionnels et amicaux, de sommes colossales perçues sur le territoire grec, sans se soucier des répercussions éventuelles sur le standard de vie de la population. Création de postes fictifs en surnombre dans la fonction publique, accueil des J.O. d’Athènes en 2004 — facture globale tarifée 7 milliards d’euros pour des complexes sportifs aujourd’hui «délabrés» — ou encore développement de l’économie militaire, autant de détournements financiers réalisés en toute connaissance de cause par les banques européennes, notamment françaises et allemandes, ou encore les institutions mondiales. Autrement dit, le boom économique de la Grèce fut financé, à tort, par la dette publique.

Avec le temps et l’enfoncement dans de «vieilles méthodes stériles politiques et financières», poursuit Helena, «ce prétexte, cette faille nationale interne s’est alors progressivement superposée aux méandres d’une crise économique mondiale carabinée», amorce du déclin économique de la Grèce jusqu’à plonger la nation dans une situation alarmante, «précaire et anarchique», depuis 2010. Aujourd’hui, Syriza entend réussir le pari de respecter ses engagements et les contrats financiers de la Grèce autour de la maitrise des dépenses publiques, du programme anticorruption et du plan de relance économique dessiné par l’Eurogroupe, en vue d’un assouplissement des méthodes imposées par la Troïka.

 

Propos recueillis par Marion Calviera 

© PAM 2015

 


 

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