L’interview SOS : Nigéria, enfer de la torture policière

Entretien avec Jean-Marie Brocas, responsable de la coordination Nigeria pour Amnesty International France, à l’heure où l’organisation de défense des droits humains publie, jeudi 18 septembre 2014, le rapport «Bienvenue en enfer». Un constat affligeant autour des tortures et des mauvais traitements infligés aux populations du Nigéria. Pour cette étude, le défenseur international des droits de l’Homme s’appuie sur le témoignage de victimes, d’avocats, et de représentants du gouvernement nigérian.

 

 

 

Amnesty_International

 

L’association mondiale s’alarme de la pratique de la torture au Nigéria qui tend à se généraliser, à s’intensifier, parmi divers états de ce pays en proie aux attaques du groupe terroriste Boko Haram.

 

 

Après plusieurs années de recherches, Amnesty International fait état de nombreux cas de tortures de la part de la police et de l’armée nigérianes. Motif de ces pratiques pourtant interdites par le droit international et par la Constitution du Nigéria, avancer plus rapidement dans les enquêtes policières au sujet des personnes soupçonnées de petits délits ou poursuivre les membres présumés du groupe salafiste Boko Haram. «Le droit international relatif aux droits humains établit l’interdiction absolue de la torture et des mauvais traitements, en toutes circonstances. Cette interdiction figure notamment dans le Pacte international relatif aux droits civils et politique», souligne Amnesty International dans son rapport.

 

Les chiffres…

 

5 000 – nombre minimum estimé de personnes ayant été incarcérées depuis 2009 (début des opérations militaires contre le groupe armé Boko Haram), dont beaucoup ont subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements

20 – nombre de missions de recherche d’Amnesty International au Nigeria sur lesquelles s’appuie ce rapport

12 – nombre de méthodes courantes de torture recensées dans le rapport d’Amnesty International

7 – nombre d’instruments internationaux interdisant la torture auxquels le Nigeria est partie et qu’il n’applique pas

2 – nombre d’années depuis lesquelles une loi érigeant la torture en infraction est en attente d’examen devant le Parlement nigérian

 

Extorsion de fonds

 

Les forces de l’ordre nigérianes, à l’occasion d’arrestations collectives, persécutent des civils afin de leur faire avouer des délits qu’ils n’ont, à priori, pas commis. Les policiers, essentiellement les «chargés de torture», n’hésitent pas à humilier physiquement les personnes qu’ils interrogent, allant de l’arrachage d’ongles, en passant par le viol, jusqu’à l’étranglement… Ces sévisses ont pour but principal l’extorsion de fonds, une méthode répandue dans le pays. Ainsi, les policiers attendent un pot de vin pour laisser repartir leurs victimes. Aucune enquête digne de ce nom n’a été, à ce jour, réalisée. Dès lors que les autorités ont un doute concernant un individu, elles usent des moyens les plus brutaux pour obtenir des aveux ne possédant aucune valeur sous contrainte. Voilà comment se résolvent les «affaires» sur lesquelles la police du pays enquête. Les victimes de ces interrogatoires forcés, où la violence sans limite est de mise, n’ont aucun recours. Celles qui ont eu le courage de porter plainte n’ont pas obtenu de suite à leur requête. De même qu’aucune enquête n’est menée par la suite.

 

«Eriger la torture en infraction»

 

En une décennie, Amnesty International a recueilli plus de 500 témoignages de tortures multiples infligées par le pouvoir nigérian. Des pratiques généralement niées en bloc par les forces armées, ou le milieu judiciaire, malgré les très nombreuses invitations à la confession d’Amnesty International. Pour les autorités locales, aucun mauvais traitement volontaire n’a été commis. «Police is your friend», martèlent dorénavant les autorités à qui veut bien l’entendre. Amnesty International souligne, par ailleurs, que le rapport ne concerne que les tortures perpétrées par les organismes d’État mais l’organisation de défense des droits humains a toutefois observé des sévisses de la part de groupes armés, notamment Boko Haram, dont le but est d’instaurer la charia dans le pays. Amnesty International souhaite établir, en complément de son interdiction dans la Constitution nigérienne, une abolition de la pratique de la torture par le biais d’une loi «érigée en infraction». Amnesty en appelle aux autorités nigérianes pour condamner «clairement et sans réserve» leur opposition à ces pratiques humiliantes, inefficaces, et contraires aux droits de l’Homme.

 

Entretien avec Jean-Marie Brocas, responsable de la coordination Nigeria pour Amnesty International France

 

« L’impunité de la police et de l’armée contribue en partie à la fois à l’ampleur de la torture  et à l’absence de révolte significative des populations qui craignent les représailles. »

 

 

People Act Magazine : Pourquoi les médias français parlent-ils si peu des tortures au Nigéria ?

Jean-Marie Brocas : Sans doute, parce que les projecteurs sont aujourd’hui focalisés sur Boko Haram aux méthodes tout aussi atroces que celles utilisées par les autorités nigérianes. Mais il semble que ce soit l’ensemble des médias internationaux qui détourne les yeux de cette réalité. Ce constat explique pourquoi Amnesty International a lancé sa nouvelle campagne « Stop Torture« , afin de sensibiliser les opinions et rappeler aux États leurs obligations, notamment sur le respect de la Convention contre la torture adoptée il y a 30 ans, un texte ratifié par le Nigeria.

 

PAM: Le gouvernement français s’en inquiète-t-il ou semble-t-il indifférent ?

J-M.B.: Lors de l’examen périodique universel (processus qui passe régulièrement en revue le bilan des États membres de l’ONU en matière de droits humains, de leurs engagements et de leurs obligations) du Nigeria, en octobre dernier à Genève, le gouvernement français a exprimé sa préoccupation quant aux exécutions sommaires et mauvais traitements infligés dans les prisons du pays. Là aussi l’émergence de Boko Haram et la progression de ce mouvement islamiste semble être la préoccupation première de nos gouvernants mais qui ne doivent pas leur faire oublier les violations des droits humains perpétrées par les autorités nigérianes.

 

PAM: Comment réagit le gouvernement du Nigéria aux recherches d’Amnesty International ?

J-M.B.: Les recherches d’Amnesty International (environ 20 missions ces 10 dernières années) ainsi que les conclusions du rapporteur spécial des Nations unies sur la torture qui relient la torture au mode de fonctionnement de la police nigériane ont obligé les autorités fédérales à prendre conscience de ce problème. Au cours de ces 10 dernières années, pas moins de 5 commissions présidentielles et groupes de travail ont été créés pour la réforme du système judiciaire et l’éradication de la torture. Toutefois, la mise en œuvre des recommandations qui en ont découlé sont d’une lenteur désespérante. Par ailleurs, deux projets de loi visant à une criminalisation de la torture dans la législation nigériane n’ont toujours pas été débattus bien que déposés depuis plus de deux ans.

 

« Un nigérian sur deux ne se sent pas à l’abri de la torture en cas d’arrestation »

 

PAM: N’observez vous pas de révoltes populaires contre ces méthodes ?

J-M.B.: L’impunité de la police et de l’armée contribue en partie à la fois à l’ampleur de la torture  et à l’absence de révolte significative des populations qui craignent les représailles. D’après une enquête réalisée par Amnesty International, un nigérian sur deux ne se sent pas à l’abri de la torture en cas d’arrestation. Il semble que la culture de l’impunité soit devenue une réalité bien intégrée dans la conscience des nigérians. De plus dans le Nord Est du pays où sévit Boko Haram , les populations sont piégées entre deux terribles maux: les islamistes radicaux et l’armée également coupables d’exactions.

 

PAM: La « communauté internationale » s’émeut-elle des pratiques de la police nigériane ? Exhorte-t-elle le gouvernement local à changer de politique en la matière ?

J-M.B.: La réponse est sensiblement du même ordre que celle concernant le gouvernement français. Il s’agit là d’une forme d’endormissement de l’opinion internationale  vis à vis de la recrudescence des actes de torture dans de nombreuses régions du monde. C’est ce constat alarmant qui a motivé la nouvelle campagne d’Amnesty International contre la torture, après celles menées en 1973, 1984 et 2000.

 

PAM: De quels outils de pression dispose Amnesty International pour faire cesser la torture ?

J-M.B.: Les moyens de pression d’Amnesty International sont multiples, sensibilisation de l’opinion publique, plaidoyers auprès des gouvernements, des autorités nationales et des organisations internationales. Nous appelons également les citoyens à se mobiliser à nos côtés à travers des actions diverses et variées. Nous voulons attirer l’attention sur la propagation mondiale de la torture et des mauvais traitements qui constitue une tragédie humaine et sociale inacceptable. Les objectifs sont à trois niveaux. Notre campagne vise à mettre en place des garanties efficaces pour protéger les personnes de la torture notamment dans les 5 pays prioritaires de notre campagne (Maroc, Mexique, Nigéria, Ouzbékistan et Philippines). Amnesty International préconise également le renforcement des instruments régionaux et internationaux (telles que les normes minimales de l’ONU pour le traitement des prisonniers ou les lignes directrices de l’Europe à propos de la torture).

 

 

© PAM 2014

 

 

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