Journalistes et politiques: même combat… ou pas?

Dominique Wolton, fondateur en 2007 de l’Institut des sciences de la communication du CNRS – ISCC : « la consanguinité journalistes et politiques ? Un outil de ravage démocratique… »

 

 

Match Trierweiler-Hollande : "Merci pour ce moment !" - Photo © Huffington Post

Match Trierweiler-Hollande : « Merci pour ce moment ! » – Photo © Huffington Post

 

Règle n°1: Ne jamais déjeuner (officiellement) avec un politique. Règle n°2: Ne jamais pactiser avec un politique. Règle n°3: Se défier de la classe politique, de la langue de bois, des réponses formatées. Derrière la déontologie, les coulisses du pouvoir, où journalistes et politiques entretiennent des relations complexes, ambiguës, mais définitivement corollaires.

 

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Enquête

“Un air de famille” 

Par Marion Calviera

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« Les journalistes sont-ils des salauds ? »

 

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Après France Inter et France 2 le sort de l’ancienne compagne d’Arnaud Montebourg est scellé en décembre 2012. Victime de l’animosité de certains confrères et de sa relation avec le ministre, la nomination de l’ancienne journaliste d’I-Télé à la tête des Inrocks est interrompue, soudainement. Une carrière journalistique ternie par des prises de positions politiques «radicales» avant qu’elle ne revienne sur la chaine D8. Le jeu en valait-il (vraiment) la chandelle ?

 

« Je ne dîne pas avec les politiques, je déjeune parfois (…)», déclarait Jean-Michel Apathie dans une interview accordée à Libération. L’enquête réalisée par Elise Karlin pour L’Express, Les journalistes sont-ils des salauds ? estime que la presse cristallise « le ressentiment d’une bonne part de la classe politique (…)»; pas forcément pour de mauvaises raisons. « Les journalistes sont devenus ceux qui font et qui défont l’actualité, ceux qui donnent le ton (…)», remarque Jean-Christophe Cambadélis, Premier secrétaire du Parti Socialiste en fonction depuis le « Ils font partie du paysage médiatique, ils sont entrés chez les gens via le petit écran exactement comme les politiques. Donc, pour les Français, c’est le même monde (…)», précise l’élu.

Dominique Wolton, Directeur de l’Institut des Sciences de la Communication, licencié en droit et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, docteur en sociologie, envisage la consanguinité journalistes-politiques comme un outil de ravage démocratique. « Ce n’est pas l’opinion publique qui a tiré la première; ce sont les médias qui, au nom de leur autonomie, ont tendance à se considérer comme un quatrième pouvoir (…)», puisant dans la « relative »  déception du spectateur, et celle de l’électeur. L’audience serait donc plus mature que l’information bridée, retranscrite par les groupes médiatiques dominants sur le marché des télécommunications. L’audience, ce « terreau fertile (…)»,  pour trouver une oreille attentive et rentable, « à leurs prises de position mutuelles (…)».

Une limite toutefois : le degré d’éducation, d’intelligence, du spectateur. Dominique Wolton estime qu’en cinquante ans, le contre-pouvoir initialement symbolisé par les médias dans les démocraties (à l’exception des régimes autoritaires), perd actuellement pied à toute vitesse. « Le pouvoir médiatique ne sait plus s’arrêter, ne connait plus ses limites, se croit légitime à tout juger, tout examiner, tout critiquer, tout revendiquer (…)». L’autosuffisance n’empêche pas une menace d’effondrement intégral du système actuel : « Même s’il est parfois voyeur ou en accord idéologique », le public ne souscrit pas systématiquement à cette « outrance dans l’anathème qui décrédibilise l’information et discrédite la posture (…)».

 

Une connivence historique

Les liaisons entre journalistes et politiques restent une particularité française. Il ne s’agit pas toujours de relation amoureuse, plutôt de proximité…

 

 

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DSK et Anne Sinclair ont officiellement divorcé en mars 2013. Photo: Voici.fr

 

« Les liaisons entre journalistes et politiques restent une particularité française. Il ne s’agit pas toujours de relation amoureuse, mais plutôt de proximité. La presse d’opinion se développe dès la Révolution de 1789, débute alors une longue tradition où journalistes et politiques s’entrecroisent (…)», explique Jean-Marie Charon, sociologue, spécialiste des médias. Marat, Jaurès, Blum, Clemenceau… Dans son livre L’invention du journalisme en France, Thomas Ferenczi nous apprend qu’à l’aube de l’ère moderne, hommes ou femmes de la presse étaient également d’importantes figures de la vie politique et sociale, par intérêt; un dévouement, un symbole de vocation. Autrefois, le cumul des fonctions  était considéré comme une « normalité » aux yeux de l’opinion publique. Fait moins évident, aujourd’hui, de part les impératifs financiers, les objectifs concurrentiels imposés (en temps réel) et la main mise des multinationales au cœur des réseaux de l’information.

 

Les médias infiltrent la politique et les politiques s’adaptent

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« Il est presque plus difficile à rencontrer et à interroger que Jean-Marie Le Clézio ou Catherine Deneuve – son idole. Pourtant, Yann Barthès passe à la télé et fait rire tous les soirs plus d’un million et demi de téléspectateurs ». Source légende et photo © M le magazine du Monde

 

Combats d’autorités et conflits d’intérêts priment désormais sur une vocation et sur la quête d’une vérité, peu importe le secteur d’activité. Maintenir une distance avec les politiques permet, certes, de sauvegarder l’objectivité (alias la virginité) journalistique imposée par la Charte de Munich (1971) qui attribue dix pouvoirs et cinq droits fondamentaux aux journalistes professionnels.

Le proverbe qui incite à rester proche de ses amis ne conseille-t-il pas de garder ses ennemis encore plus près ? Et si le travail d’un journaliste consciencieux (ambitieux) consiste à trouver l’information où personne ne la cherche, n’est-il pas logique qu’il entretienne et développe des réseaux de « travail »  ou d’ « affaires » — ses sources — au cœur même de la  Matrice ? Bien souvent issus des mêmes réseaux parmi les élites intellectuelles et les couches sociales les plus favorisées, leurs univers respectifs comportent de nombreux points communs : éducations identiques ou complémentaires, mêmes influences, valeurs communes. Leurs activités respectives, professionnelles et sociales incitent journalistes, élus, entrepreneurs, et investisseurs à fréquenter les mêmes lieux au même moment. Galas, diners de presse, annonces officielles, interviewes, conférences, vernissages, diners en ville, appels d’offres, autorisations administratives, zones de résidences, destinations de vacances, soirées privées…

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« Il ne faut pas être dupe du spectacle qu’est la politique. Si la politique était plus naturelle, si les politiques jouaient moins avec les médias, on aurait beaucoup moins de matière. C’est un cercle vicieux. Ils ont besoin des médias et les médias ont besoin d’eux. » (Yann Barthès)

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nouveaux-chiens-de-garde« Les nouveaux chiens de garde », l’essai de Serge Halimi, publié en 1997 puis actualisé en 2005, adapté au cinéma dans un documentaire réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, en 2012, éclaire sur l’interdépendance « évidente » entre journalistes et politiques. Une toile d’araignée soigneusement tissée, bien souvent entretenue dès l’université, comme l’impose une tradition familiale rigoureuse dans les milieux de la haute bourgeoisie.

 

Un degré de politisation et de fidélité des journalistes parfois discutable

 

Il suffit d’observer les unes successives de Libération ou les remarques cinglantes des journalistes de BFMTV, depuis l’élection de Nicolas Sarkozy (2007) à l’élection de François Hollande (mai 2012), sans compter sur l’effondrement récent de toute solidarité de la majorité socialiste — dont Manuel Valls, Premier ministre —, à l’égard du président, quelques heures après la sortie du livre Un président ne devrait pas dire ça de Gérard Davet & Fabrice Lhomme (Le Monde), pour constater qu’une idéologie commune n’empêche pas les désaccords houleux entre les grands patrons de presse et leurs favoris politiques.

Si certains journalistes n’hésitent pas à démissionner pour embrasser une carrière politique comme Noël Mamère ou François Baroin, par exemple, un président de la République peut également de nos jours ériger officiellement en Première Dame de France sa maîtresse journaliste — qu’il n’épousera jamais. En coulisses, côté pouvoir, la longévité des liens ne garantie aucunement la fidélité.

Tout dépend du degré de pression exercé sur le couple (amical, professionnel ou affectif), de sa solidité, aussi bien que du degré de franchise, comprendre la notion d’amitié sur laquelle se base l’entente. Dans le fond, l’Affaire du Tweetgate de Valérie Trierweiler à l’encontre de Ségolène Royal — mélodrame version 2.0 —, n’est-elle pas la preuve que les jeux de pouvoirs atteignent bien souvent les limites de la raison (liaisons dangereuses), au risque d’entrainer — dans une course folle à caractère égocentrique — la réputation, la crédibilité et l’influence de la majorité, fraichement installée à la tête de la Nation ?

 

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2012 + 2013: La journaliste Anne-Sophie Lapix fait le buzz et recoit le soutien de ses confrères après deux « clash » face à la présidente du Front national. Dans son émission Dimanche +, elle démontrait les aberrations économiques du programme de Marine Le Pen. Source: http://www.linternaute.com

 

Un jour tout se sait

Journalistes et politiques paient régulièrement les frais de leurs coalitions, financières ou privées: Affaire Clearstream, DSK, affaire du scooter présidentiel suivie de la publication d’un livre-révélation, affaire des Ecoutes de l’Elysée, Suicide de Pierre Bérégovoy, Affaire Jérôme Cahuzac, Audrey Pulvar

 

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Le Bûcher des vanités (The Bonfire of the Vanities) est un film américain réalisé par Brian De Palma, sorti en 1990. Adaptation du roman éponyme de Tom Wolfe, publié en 1987, Sherman McCoy, crème de la haute finance new-yorkaise, voit sa vie prendre un monumental tournant lorsque sa maîtresse renverse un jeune homme de couleur. Il devient la proie des journalistes qui enflamment l’opinion publique, en particulier de l’un d’entre eux, sur le déclin, qui a besoin de briller à nouveau.

 

Le prix du pouvoir ou celui de la vérité ruine bien des carrières et bien des vies. Qui, du journaliste ou du politique, est le plus spirituel ou le plus vertueux, pour résister à l’appel du Bûcher des Vanités ? La manière de percevoir son ascension personnelle est différente pour chacun. « Le journalisme n’est définitivement pas un métier de gentils », me confiait l’an dernier Catherine Bonifassi. « Nous sommes souvent seul(e)s », reconnaissait la journaliste, à l’occasion d’une conférence de presse. « Ce n’est pas parce qu’un politique est ce qu’il est, que vous devez vous laisser impressionner — ou vous rabaisser —, face à votre interlocuteur. »

Garder le cap en fonction des obstacles, des interférences diverses, des requêtes de la société et des impératifs économiques, engendrés par une crise globale dévastatrice, n’est  jamais chose simple. En l’occurrence, élites médiatiques et politiques partagent les mêmes combats car ils sont préparés, éduqués en hauts lieux pour affronter des cas de conscience et des dilemmes éthiques complexes, au quotidien, si possible rationnellement (traduire en marge des émotions); notamment en cette période d’explosion de multiples nœuds, pour le moins chaotiques.

Comment approcher un Chef d’État sans respecter le protocole hiérarchique qu’impose ce privilège ? Pour gagner une partie d’échec, n’est-il pas sage d’en maitriser la règle ? Laisser faire, laisser passer, plus qu’une théorie, le secret de la profession s’impose ici comme une valeur sûre, une clé magique, une religion.

 

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Ancien journaliste (Europe 1), François Baroin fut un « benjamin » de l’Assemblée nationale (1993) et le benjamin du gouvernement (1995), possèdant une expérience politique aussi solide que diversifiée: député, maire, ministre, secrétaire d’État, vice-président de l’Assemblée nationale (Source: Le Point). Photo © L’Express.fr

 

Marion Calviera

PAM © 2012 – 2017
Tous droits réservés

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