Gauche et peuple, un couple à la dérive

Dans un ouvrage brillant, La Gauche et le peuple publié chez Flammarion, deux intellectuels, le rocardien Jacques Julliard et le marxiste Jean-Claude Michéa, réfléchissent par lettres interposées sur le lien entre la gauche et le peuple. Un lien qui se distend depuis trois décennies, au point de céder et de laisser le peuple dans les bras de l’abstention ou à l’extrême droite. Par Florent Barraco

 

 

C’est l’histoire d’une rupture. Une rupture violente, car incompréhensible. Une lune de miel qui semblait éternelle, car tellement naturelle. Un mariage de raison, car gagnant pour les deux parties. La gauche s’occupait du peuple quand la droite défendait la nation. Répartition historique des rôles que la mondialisation est venue perturber. « La gauche a abandonné le peuple et la droite la nation », avouait il y a quelques mois, lucide, Jean-Pierre Chevènement. Et c’est ce premier divorce qu’ont essayé d’analyser, avec un rare brio, l’historien journaliste théoricien du rocardisme Jacques Julliard et le philosophe iconoclaste héritier de Marx, Jean-Claude Michéa.

 

« L’alliance historique entre la gauche et le peuple se défait sous nos yeux. » 

 

Cette phrase de Jacques Julliard, qui sert de manchette à l’ouvrage, résume l’échange des deux intellectuels. Dans les 300 pages de cet essai épistolaire de haut niveau, érudit, quoiqu’un peu élitiste, chacun s’interroge sur les causes du rejet du peuple – comprendre « ouvriers, employés, techniciens, paysans, artisans, petits commerçants, petits entrepreneurs ou petits fonctionnaires », selon Michéa. Convertie au libéralisme économique, par pragmatisme, souci européen ou cynisme, la gauche a allumé un contre-feu : le libertarisme culturel et sociétal (mariage homosexuel, droit de vote des étrangers, etc.). Comme le dit fort justement Jacques Julliard, qui décroche l’une des plus brillantes formules du livre, c’est l’alliance « des pages saumon du Figaro » avec celles « arc-en-ciel de Libération ». Et Michéa de décocher l’un des meilleurs uppercuts : « La nouvelle gauche (…) allait accélérer le processus de prise en main des partis « socialistes » officiels par les représentants idéologiques de ces nouvelles classes moyennes organiquement liées aux formes les plus dynamiques du capitalisme de consommation et de la société du spectacle. Qu’une Louise Michel, une Flora Tristan ou une Rosa Luxemburg aient pu ainsi céder la place à une Christiane Taubira, une Najat Vallaud-Belkacem ou une Cécile Duflot (…) devrait suffire, une fois pour toutes, à prendre la mesure exacte de cette effarante régression, tout à la fois politique, morale et intellectuelle. »

 

L’éloignement de 1958, le divorce de 2002

Les deux hommes restent en désaccord pour dater les premiers orages du couple.

 

Julliard explique que l’idylle a connu son apogée au XIXe siècle ; c’est à partir de 1958 que chacun a commencé à prendre ses distances – une SFIO trop discréditée par les aventures coloniales et un Parti communiste trop sclérosé et soviétisé. La rupture a été officialisée en 2002 avec la défaite de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle. 1981 n’a été qu’un « déjeuner de soleil ». En 1988, lors de la réélection de Mitterrand, 41 % des ouvriers ont voté pour Tonton (rebaptisé par Julliard « le Parrain ») quand il n’était plus que 11 % pour Jospin 14 ans plus tard. « François Mitterrand avait été l’élu d’une coalition classique, de type Front populaire ; quelque trente ans plus tard, François Hollande sera celui d’une coalition bobo, dans laquelle les éléments populaires n’ont joué qu’un rôle de supplétifs », signale l’ex-directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur.

Michéa tient, malgré le scepticisme de son correspondant, à sa distinction entre gauche et socialisme. Selon lui, la gauche est alliée dès la Révolution française à la bourgeoisie. De facto un complice du capitalisme (les élites mondialisées chères à Jean-Pierre Chevènement). Un associé qui au pouvoir souhaite « gérer loyalement le capitalisme » (Léon Blum). Il lui préfère le socialisme, à la Proudhon, qui cherche à abattre sans sommation le capitalisme. Déjà développée dans ses précédents livres (L’Enseignement de l’ignorance ou Les Mystères de la gauche), la pensée de Michéa est une nouvelle fois affirmée et affinée : libéraux et libertaires ne sont que les revers d’une même pièce, le capitalisme, qui cherche à construire un être hors sol mobile, un acculturé heureux et un consommateur décomplexé.

 

Peuple et extrême droite : famille recomposée ?

Si le peuple a quitté la gauche, il semble avoir trouvé dans l’extrême droite de Marine Le Pen une (meilleure ?) épaule pour se consoler.

 

« Marine, plus avisée (que son père) a vu très vite, avec l’aide de ses conseillers new-look, le parti que l’on pouvait tirer de ce réservoir électoral inexploité (…) Elle faisait une OPA de grande envergure sur cette ressource électorale disponible », constate, à regret, Jacques Julliard. En faisant une critique complète de la mondialisation (libre-échange, liberté des services, des capitaux et des hommes), la présidente du Front national a fait de son parti, non seulement le premier de France, mais le parti plébiscité par les ouvriers (27 % du vote ouvrier pour François Hollande contre 29 % pour Marine Le Pen en 2012 dans une étude Ipsos).

"La colère du peuple" - Photo © Reuters/ Charles Platiau. Source photo : lexpress.fr

« La colère du peuple » – Photo © Reuters/ Charles Platiau. Source photo : lexpress.fr

 

Ayant perdu ce soutien populaire – autant motivé par les questions économiques qu’identitaires – la gauche, inspirée par le cercle de réflexion Terra nova, a choisi de s’adresser aux femmes, aux différentes communautés (gay, bobos) et aux minorités (thèse développée par le journaliste au Nouvel Observateur Hervé Algalarrondo dans La Gauche et la préférence immigrée publié en 2011). Le peuple des zones périurbaines est délaissé, combattu pour son supposé racisme (exemple du film Dupont Lajoie cité par Michéa). Ce combat, plus moral que politique, est un « avantage » selon le philosophe marxiste car il procure « à ses fidèles une bonne conscience inoxydable et médiatiquement valorisante, tout en laissant globalement intacts les fondements réels de l’exploitation des classes populaires. »

 

Mélenchon, le prétendant délaissé

Et quid de l’extrême gauche dans ce Feydeau politique ?

 

Peut-elle jouer le rôle de nouvelle épouse d’un peuple en quête d’oreilles attentives ? Justement, Jean-Luc Mélenchon publie ces jours-ci L’Ère du peuple (lire notre critique ici). Le député européen du Parti de gauche drague le peuple, cet « acteur politique de notre temps » en lui donnant le pouvoir de rédiger une nouvelle constitution. Les déclarations d’amour suffiront-elles ? C’est Jacques Julliard qui répond le mieux à Mélenchon : « Le vote d’extrême gauche, assez stable depuis des années (…) exprime plus un radicalisme petit-bourgeois (étudiants, couches inférieures de la fonction publique) qu’un véritable courant ouvrier. Au fond, l’extrême gauche est soupçonnée de nourrir les mêmes préjugés que la gauche réformiste, et de ne pas comprendre le besoin de sécurité et de protection contre toutes les menaces extérieures, y compris celles que représente l’immigration – non pas l’expression de sentiments racistes, mais un besoin vital d’exister et d’être reconnu. »

Construit comme le roman épistolaire de Choderlos de Laclos, cet échange entre Michéa et Julliard apporte un souffle nouveau, salvateur même, au débat d’idées. À lecture des 300 pages, on peut se permettre de rebaptiser l’ouvrage publié par le militaire en 1782 : « Gauche et peuple, les liaisons désormais impossibles… »

 

Florent Barraco / Paris

© PAM (2014)

 

"Un dialogue entre deux intellectuels de gauche, autour de quatre pivots : l'union entre le peuple et la gauche, la notion de peuple en 2014, la nature du divorce actuel avec les milieux dirigeants, les bobos." -

« Un dialogue entre deux intellectuels de gauche, autour de quatre pivots : l’union entre le peuple et la gauche, la notion de peuple en 2014, la nature du divorce actuel avec les milieux dirigeants, les bobos. » – La gauche et le peuple, de Jacques Julliard & Jean-Claude Michéa, Ed. Flammarion. 19,90 € (317 pages)

 

 

 

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