« Dictionnaire chic de philosophie » : rencontre avec Frédéric Schiffter

Frédéric Schiffter. ©DR

« J’aime l’ironie, c’est une arme (…). Je fais la différence entre insolence et impertinence », Frédéric Schiffter, philosophe et écrivain. (DR)

 

Livre de chevet à feuilleter au gré d’instants volés, le « Dictionnaire chic de philosophie » (éd. Écriture), préfacé par Frédéric Beigbeder, s’envisage comme un ouvrage impertinent, anti-conventionnel, intellectuellement abordable parce que très élégamment pensé. Rencontre avec son auteur, chic & choc, forcément un peu lunaire, Frédéric Schiffter. Une réflexion articulée autour de thèmes profonds, d’autres plus légers, parfois un brin tourmentés. Un ensemble de définitions propres à l’auteur, à découvrir par ordre alphabétique au fil des pages. 

 

De A comme Aliénation ou Amour jusqu’à W comme Woody (Allen), dont il apprécie l’art et la pensée, en passant par D comme Devoir de mémoire ou N comme Nihilisme… absent du dictionnaire, le mot chic est « un clin d’oeil polémique ».

 

People Act Magazine : À qui s’adresse le « Dictionnaire chic de philosophie » ?

Frédéric Schiffter : Il y a une mode des manuels de vulgarisation, que je trouve un peu méprisante, même si ces ouvrages sont bien faits. Mon éditeur a eu l’idée de créer des dictionnaires chics, qui s’adressent à des gens qui savent déjà tout, qui sont très cultivés. Le mot « chic » est un  clin d’œil polémique. Ceux qui me connaissent un peu savent à quoi s’attendre : rien d’académique. C’est un peu un ouvrage dandy.

PAM : Vous aimez bien provoquer, aborder les choses avec un trait d’humour…

F.S. : J’aime l’ironie, c’est une arme. Je fais la différence entre insolence et impertinence. Tout le monde, aujourd’hui, est insolent. L’insolence consistant à prendre des libertés indues avec ce qui est plus grand que soi. C’est l’habit intellectuel à la mode. L’impertinence, c’est plus fin que cela : on manie le trait d’ironie qui fait mouche, qui pique là où cela doit piquer, et qui dégonfle la baudruche. Tandis que l’insolence représente le crachat, c’est souvent vulgaire … L’impertinence, elle, est élégante, voire chic !

 

« Je ne suis pas philosophe mais essayiste : j’essaie de proposer un regard sur l’existence. »

 

PAM : Le mot « chic » n’est pas défini dans votre livre… Quel sens  lui donneriez-vous ?

F.S. : C’est un mélange de sophistication et de désinvolture. Le chic intellectuel allie une certaine culture avec la distance nécessaire pour ne pas tomber dans le sérieux de l’érudition. Rien de pire que les cuistres !

PAM : Parmi vos collègues, vous observez des cuistres ?

F.S. : Clairement ! Des gens qui passent leur temps à donner des leçons à tout le monde m’agacent au plus haut point. Dès que Michel Onfray, par exemple, s’empare d’un média, c’est pour asséner un message, dénoncer sa vision du mal… c’est un moralisateur. Ce n’est pas le rôle du philosophe de donner des leçons. Si les philosophes sortent de leur cénacle, ce n’est pas pour prêcher la bonne parole ou faire la morale, mais plutôt pour se moquer de la philosophie « sérieuse ».

De même, on sent qu’Alain Finkelkraut est animé par une angoisse de la perte de l’identité française. Il a parfois des réflexions pertinentes mais son discours selon lequel la France est en train de mourir du fait de menaces qui planent, relève d’une pathologie intellectuelle de l’angoisse, de la perte. Mais perdre quoi ? Ce qu’il appelle « identité française » n’a pas de sens, ou alors c’est lui qui décide ce que c’est. Il reste l’arbitre de l’identité, sur le plan culturel. Il mélange l’indignation à la condamnation. Ce n’est pas encore le cas mais cet homme pourrait être cité comme référence dans la pensée identitaire du Front national. Ces philosophes, on les appelait autrefois les « idiots utiles ».

 

« Quand les hommes vivent sous l’emprise d’une passion, autrement dit, la frayeur, et que seul le « rigolo » – et non pas l’humour, attention – vient apaiser cette peur, il n’y a plus grande place pour l’intelligence. »

 

Frédéric Schiffter. DR

« Tous les écrivains, que je lis et que j’aime, vivant au XIXème ou XXème siècles, se sont toujours lamentés sur le niveau de leur époque, comme si les périodes les ayant précédés avaient été supérieures. Je pense que c’est une manie, une pathologie d’écrivain. » (DR)

 

PAM : On vous sent parfois en colère dans votre dictionnaire …

F.S. : Je ne dirai pas que c’est de la colère, mais plutôt des moments de « mauvais poils », de mauvaise humeur. Il ne faut pas bouder cette dernière, elle est inspiratrice. Elle permet des formules, des traits de style. Il y a des écrivains coléreux… Toute proportion gardée, l’écrivain autrichien Thomas Bernard aimait la rumination, l’imprécation. Tout ceci n’est pas totalement sérieux non plus : quand on est de mauvaise humeur on est un peu de mauvaise foi, même s’il y a du vrai aussi. C’est un mélange un peu particulier. J’essaye de contenir cette mauvaise humeur dans un certain style, on n’est évidemment pas dans l’injure ou l’insulte.

PAM : Un mot sur votre collaboration avec Frédéric Beigbeder ?

F.S. : Elle s’est faite naturellement, c’est un ami. Je lui ai dit qu’il fallait mettre un point final au dictionnaire et que j’avais songé à ce qu’il écrive la préface. Il n’a pas hésité une seconde : l’idée l’amusait. On n’a jamais préfacé un dictionnaire de philosophie.

PAM : Quel est votre avis sur la société actuelle ?

F.S. : Tous les écrivains, que je lis et que j’aime, vivant au XIXème ou XXème siècles, se sont toujours lamentés sur le niveau de leur époque, comme si les périodes les ayant précédés avaient été supérieures. Je pense que c’est une manie, une pathologie d’écrivain. Je me demande quand même si aujourd’hui il n’y a pas du vrai dans cette nostalgie. J’ai vécu la première moitié de ma vie au XXème siècle, et je suis en train de vivre la deuxième moitié au XXIème.

On dirait que l’attentat terroriste du 11 septembre 2001 a fait basculé notre époque vers autre chose : une course en avant dans le « rigolo » ; Plus ça va, plus il y a de «rigolos » dans les médias, payés pour faire rire les foules. C’est au ras des pâquerettes, le divertissement le plus bas de gamme qui soit. Cela dissipe une frayeur due à la violence de notre temps : chômage, risques de cataclysme, désordres climatiques, risques épidémiologiques, terrorisme… bref, il y a une menace, à tort ou à raison. Quand les hommes vivent sous l’emprise d’une passion, autrement dit, la frayeur, et que seul le « rigolo » – et non pas l’humour, attention – vient apaiser cette peur, il n’y a plus grande place pour l’intelligence. Contrairement à d’autres, je ne prétends pas avoir de remède.

 

« Attention, mon anarchisme n’est pas idéologique ; c’est un anarchisme de tempérament. »

 

« Dictionnaire chic de philosophie » de Frédéric Schiffter, Éditions Écriture, 288 pages. Éditeur : Arnaud Le Guern. Préface : Frédéric Beigbeider. En librairie depuis le 24 septembre 2014. Prix : 23,95 €

« Dictionnaire chic de philosophie » de Frédéric Schiffter, Éditions Écriture, 288 pages. Éditeur : Arnaud Le Guern. Préface : Frédéric Beigbeder. En librairie depuis le 24 septembre 2014. Prix : 23,95 €

 

PAM : Le  niveau d’éducation des jeunes gens vous inquiète ?

F.S. : On ne peut pas nier qu’il y a une désaffection pour la lecture. On veut tellement faire en sorte que les élèves soient au fait de l‘ « outil informatique » que la lecture, acte solitaire, ne permet pas d’interactivité, n’intéresse plus. Pourtant, on découvre une œuvre, un style, on est captivé. Qu’est-ce que des consciences devant un écran découvrent de ce genre ? Rien. Et ce n’est pas la peine de leur apprendre quoi que ce soit car ils savent bien mieux que leurs professeurs se servir de « l’outil informatique ». Ils pourraient donner des leçons à leurs pédagogues. On entérine le divorce entre les jeunes gens et le livre…

PAM : Et, par extension, le divorce avec la philosophie ?

F.S. : Ce n’est plus la philosophie, c’est la « philo » : le suffixe « sophia », « sagesse », qui permettrait d’exercer son sens critique. Un scepticisme de bon aloi a disparu. Il ne reste plus que la « philo », c’est à dire ce qu’on aime, le désir. C’est une espèce de chose que la ménagère peut consommer, pour vanter les vertus de l’hédonisme solaire à son mari qui rentre du travail. Elle sera satisfaite car elle aura acheté un livre de Michel Onfray, juste après le rayon des surgelés.

PAM : Vous définissez-vous plutôt comme un philosophe ou un écrivain ?

F.S. : Les livres que j’écris sont des essais, comme le faisait Montaigne. Or, quand on lit ses essais, il écrit de manière très libre, désinvolte, mais en même temps, il va à l’essentiel. Je ne suis pas philosophe mais essayiste : j’essaie de proposer un regard sur l’existence.

PAM : Le pouvoir politique vous conforte-t-il dans l’anarchisme ?

F.S. : Oui, mais attention, mon anarchisme n’est pas idéologique ; c’est un anarchisme de tempérament. Je ne suis pas indigné, mais lorsque je vois quelque chose qui me déplait, je ris. Je m’aperçois que les mécanismes du pouvoir provoquent, chez moi, ce rire sarcastique. C’est plus fort que moi, je n’arrive pas à croire à ce que les politiciens nous servent. Mon anarchisme est une forme de scepticisme. Mais, dès que j’entends un anarchiste parler, je souris tout autant. Pour moi, l’anarchie, c’est le plaisir au pouvoir et le pouvoir au plaisir. Tout ce qui fait entrave aux plaisirs de la vie est une atteinte à ma liberté. En cela, je peux me comparer à un anarchiste, ce qui me met de mauvais poil ! (Sourire).

 

Frédéric Schiffter dédicace son Dictionnaire chic de philosophie aux lecteurs de People Act Magazine © PAM 2014

Frédéric Schiffter a dédicacé son dictionnaire aux lecteurs de People Act Magazine © PAM 2014

 

 

© PAM (2014) 

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